Une ville d’aventures

Une ville d’aventures

Quand le risque et la souveraineté individuelle prennent le pas sur l’efficacité

par Todd Simpson

Photo par William Bout — Unsplash

P lus on aura de données, meilleurs seront nos modèles d’apprentissage automatique est un trope largement répandu dans la communauté techno. Sur le Web, on se sert d’ensembles de données ultrasophistiqués pour mettre sous les yeux de la bonne personne, au bon moment, des informations plus segmentées, optimisées, personnalisées, ciblées et soi-disant plus exactes. Pourtant, l’expérience nous montre que si cette stratégie s’avère efficace pour optimiser les revenus de l’entreprise, elle n’améliore pas nécessairement la vie des gens ni ne soutient les principes de la démocratie libérale, et pourrait même propager des données biaisées sans qu’on le veuille. D’où la possible création de bulles de filtre avec des conséquences involontaires.

Au fur et à mesure que nos capacités de collecte augmentent, transformant nos villes en infatigables usines à données, un danger apparaît : que cette quête collective de l’efficacité numérique se fasse au détriment de notre bonheur.

Chez Inovia, on porte grand intérêt aux entreprises qui font de l’humain leur priorité et essaient de prendre du recul pour réfléchir aux conséquences involontaires de l’accumulation des données et de leur utilisation. Pour nous, une ville humaine est à la fois une ville heureuse et intelligente, qui favorise l’enrichissement des connaissances, le lien social, l’emploi, le bien-être physique sous toutes leurs formes et donc, au final, l’épanouissement personnel. Au-delà de l’amélioration de l’efficacité des systèmes existants (un objectif qui guide souvent les initiatives des villes intelligentes), le façonnage d’une ville humaine exige de repenser l’organisation même du système.

Un exemple de conséquence involontaire de cette quête d’efficacité? Les parcomètres et stationnements intelligents, qui facilitent la vie de l’automobiliste côté recherche, réservation et paiement de sa place. Sauf qu’un stationnement plus pratique pourrait inciter à l’utilisation de la voiture et donc augmenter la circulation et les embouteillages. Dans une optique à long terme, il vaudrait peut-être mieux rendre le stationnement plus compliqué et plus cher de façon à encourager les déplacements à pied, à vélo, à trottinette ou en transport en commun. L’impact de la voiture autonome soulève les mêmes questions. Si le but d’une ville humaine est l’amélioration de la qualité de vie de ses citoyens, il serait alors plus logique qu’elle se tourne vers des solutions qui réduisent durablement la circulation automobile plutôt que vers celles qui perfectionnent le modèle existant.

Toujours urbanistiquement parlant, il existe un microcosme très intéressant à étudier pour toute entreprise techno cherchant à évaluer ses idées sur le long terme. Ce nouveau terrain de jeu? Les aires de jeu justement, de « petites villes » qui ne sont pas réservées qu’aux enfants.

L’aire d’aventure

Les concepteurs d’aires de jeu ne manquent pas d’imagination (voir cette capsule vidéo de Vox), allant de l’aménagement le plus sage au plus audacieux. Ce dernier se nomme « l’aire d’aventure » : un terrain de jeu qui se veut ouvert, flexible et sur lequel les enfants s’aventurent et expérimentent. Non structuré, il est rempli d’éléments divers, comme des planches, des clous, des marteaux, des pneus, de la terre, etc.

Photo par William Bout — Unsplash

À l’autre extrémité, on trouve l’aire de jeu design à la configuration codifiée (et sécuritaire), où les éléments préfabriqués et bien calibrés s’emboîtent parfaitement les uns dans les autres. Les toboggans sont conçus avec soin, les parties métalliques revêtues de plastique et le sol est meuble pour un atterrissage en douceur. Le sable, ou tout ce qui pourrait être considéré comme sale, en a été banni.

Photo par William Bout — Unsplash

Intuitivement, il est clair qu’une aire d’aventure, qui offre une infinité de possibilités et joue avec le goût du risque, est beaucoup plus amusante : elle pousse les enfants à la débrouillardise, à innover, communiquer, négocier et s’organiser pour mettre leur plan à exécution. Et bien que cela semble contre-intuitif, elle pourrait aussi être moins dangereuse qu’il n’y paraît, en leur apprenant à se responsabiliser et à faire attention de se protéger et de protéger les autres.

Pour un enfant, l’aire d’aventure représente la ville heureuse et l’aire de jeu design, la ville intelligente. Toutes deux peuvent bénéficier de surveillance des données et de perfe
ctionnement, mais il est évident que l’aire d’aventure laisse plus de place à l’expérimentation et à l’épanouissement que son pendant manucuré. Sur bien des plans, l’aire de jeu design est un bon indicateur d’une bulle de filtre : c’est une expérience ultraorganisée et imposée par un tiers qui, en ayant mis l’accent sur un seul et unique objectif, peut conduire à un résultat déplaisant. L’utilisateur, l’enfant dans ce cas, n’est pas forcément au courant que des décisions ont été prises à sa place et qu’il existe d’autres choix.

Ce parallèle entre les aires de jeu a beau être convaincant, tout le monde grandit et rien ne change. On note le même genre de conséquences involontaires dans d’autres lieux urbains, fréquentés tant par des adultes que par des enfants. Les grands penseurs de l’architecture le martèlent depuis des années : les humains préfèrent les espaces désordonnés et complexes, synonymes d’heureux hasard et d’observation directe de leurs congénères.

Bonheur, bonheur à demi

Photo par William Bout — Unsplash
Photo par William Bout — Unsplash

Les grands détaillants qui, à la recherche d’efficacité, installent leurs longues vitrines en centre-ville (ou pire, les immenses murs de béton de leurs super-stationnements) ne font pas vraiment le bonheur des villes.

Les municipalités qui acceptent des aménagements urbains austères et scénarisés à l’avance ne rendent pas service à leurs citoyens : elles font preuve de méconnaissance des conséquences éventuelles.

Désordonné et complexe ne veut pas dire moins efficace. En fait, c’est là que les logiciels de pointe peuvent être mis à contribution et que le potentiel d’un « désordre bien pensé » sera plus gérable qu’il ne l’est aujourd’hui.

Des données urbaines pour des bulles urbaines?

En ligne, on joue actuellement dans l’équivalent numérique de l’aire de jeu design. On utilise les données avec une précision quasi chirurgicale pour mettre sous les yeux de la bonne personne, au bon moment, les informations les plus pertinentes (telles que déterminées par un tiers). Ces espaces façonnés avec soin limitent l’imprévu et nous influencent d’une manière que l’on ne comprend pas bien encore. En numérisant nos villes — nos intersections, nos véhicules et nos propres allées et venues –, on risque plus de prioriser le duo sécurité et efficacité, ou la maximisation du profit, que notre propre bonheur, épanouissement et goût du défi. La vue d’une belle file de voitures autonomes, traçant leur chemin selon une chorégraphie bien réglée, encadrée de pistes cyclables bien visibles n’est peut-être pas la bonne vision de l’avenir.

Et vue sous cet angle, la ville intelligente offre aux entrepreneurs et aux investisseurs encore plus d’occasions de se démarquer. Le choix des données à collecter, leur agrégation et les algorithmes à utiliser ne sont que quelques-uns des facteurs qui auront un impact considérable sur les endroits en question. Au lieu de chercher à numériser les modèles existants pour plus d’efficacité, il serait plus opportun de casser les codes et de réfléchir à des modes de vie différents.

Ce que l’aire d’aventure démontre, c’est que les enfants maîtrisent mieux l’espace qui les entoure qu’on ne le croit. Elle leur donne plus de souveraineté individuelle, qui est une des clés de l’épanouissement personnel. Un aménagement urbain statique et trop bien conçu nous prive de choix et d’esprit d’innovation; permettre aux villes d’être façonnées par les gens qui y vivent est une bien meilleure stratégie. Cela peut être aussi simple qu’une autorisation pour les commerçants à utiliser le trottoir comme ils l’entendent (voire l’élargir pour plus de facilité) et aussi compliqué que le remplacement d’infrastructures statiques descendantes par des modèles dynamiques ascendants. Cela implique aussi de réorganiser notre interaction avec les autorités municipales dans un monde où règnent désormais nouvelles technologies et mobilité. Afin de solidifier son projet, un entrepreneur ou un investisseur qui s’intéresse à un nouveau produit urbain devrait examiner les conséquences involontaires en détail.

Bâtir des villes heureuses représente un défi pour les pouvoirs publics : ce sont des entités complexes, comptant de nombreuses parties prenantes et structures administratives. Elles ont des intérêts bien établis et ne sont pas toujours en mesure d’engager des paris sur la durée, surtout si ceux-ci semblent, à première vue, contre-intuitifs. Plus les élus municipaux encourageront les plateformes ouvertes, la mesure tant de l’efficacité que de l’épanouissement ainsi que des tests A/B plus rapides avec des boucles de rétroaction appropriées, mieux ce sera. Les entrepreneurs qui sauront se conformer à la demande des villes et de leurs citoyens, redéfinir la relation aux notions de risque, de sécurité et de collectivité et feront plus qu’améliorer l’efficacité des modèles existants, auront tout pour réussir. Et avec un peu de chance, l’aventure nous attendra au coin d’une rue heureuse.